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La terrible fin d'année 1788.

 

L'abbé JEAN CANARD (1914-1984) publie en 1960 et à 200 exemplaires, un ouvrage intitulé "METEOROLOGIE ANCIENNE". Une seconde édition est réalisée en 1991 (145 pages) sous le titre " LE TEMPS QU'IL FAISAIT, chronique du temps passé et notes de météorologie ancienne (XVIe-XIXe siècles) glanées en Forez et en Lyonnais". Ce livre est en vente dans le beau village de SAINT-JUST-EN-CHEVALET, à "l'Artisanat du Pays d'Urfé".

Dans ce livre, l'auteur présente une impressionnante série de manuscrits historiques relatant les caprices du temps ; textes issus, pour la grande majorité d'entre eux, de registres paroissiaux.

Les quelques articles exposés dans cette page sont tous issus de l'ouvrage précité.

 

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Parmi les nombreux hivers rigoureux qui jalonnent le "Petit Age Glaciaire", en voici un qui occupe une place privilégiée dans le domaine de la Climatologie, aussi bien que dans celui de l'Histoire de France. Nombre d'historiens s'accordent à penser que l'hiver 1788-1789 a considérablement contribué à la Révolution Française de l'été suivant.

La température ressentie par l'Homme n'est pas qu'une simple affaire de thermomètre : les conditions sociales (logement, alimentation, habillement) jouent un rôle prédominant dans la lutte contre le froid. On connaît les conditions de vie de l'époque…

Avant de laisser place aux témoins du passé, voici quelques chiffres qui peuvent aider à apprécier l'intensité du froid supporté par nos ancêtres en ce mois de décembre 1788.

-6.8°c de température moyenne (Observatoire de Paris) pour le mois de décembre 1788 ; ce mois est, depuis au moins 1757 le second mois le plus froid en France ; le record est attribué à décembre 1879 avec, toujours à Paris, une moyenne de -7.9° ! Pour établir une comparaison, les plus anciens se souviennent certainement du glacial février 1956, qui n'affiche pourtant "que" -4.6° de température moyenne à Paris ; plus près de nous, janvier 1985 (qui a fait souffrir tant de moteurs Diesel) est à créditer de "seulement" -2.8° ; -2.1° et -2° pour respectivement février 1986 et janvier 1987.

Ce chiffre de -6.8° est celui de la ville de Paris. Le froid a de toute évidence été plus intense dans les "montagnes" de la région lyonnaise et stéphanoise (monts du Lyonnais, Beaujolais, Pilat, Forez) : la valeur de -8° à -10° de température mensuelle moyenne est tout à fait envisageable. Voici quelques températures moyennes mensuelles pour les derniers hivers froids de la région :

Janvier 1985 : -4.4° à Verrières-en-Forez (830 m) ; -5.9° à Tarentaise (1000 m).

Février 1986 : -2.7° à Verrières-en-Forez ; -3.7° à Tarentaise.

Janvier 1987 : -4.0° à Verrières-en-Forez ; -4.5° à Grammond (810 m) ; -5.3° à Tarentaise.

 

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"L'hiver de 1788 a été très doux, il n'a tombé de la neige qu'une seule fois, en petite quantité et qui n'a pas séjournée ; il a fait seulement un temps mal plaisant jusqu'aux environs de pentecoste ; quelques légères pluyes et le beau tems ont remis la récolte qui a été cependant très médiocre en grain ; l'humidité convenable et la grande bize leur ayant porté domage dans un tems. La sécheresse a été de longue durée, faisant craindre pour les légumes qui ont manqué ; il y a plus de vin qu'on espérait ; aussi a-t-il été très bon marché, à 7 ou 8l. l'ânée. On craignait de ne pouvoir semer, lorsqu'il est survenu de la pluye avant la Saint-Michel ; les premières semences sont de belle apparence ; après les grandes pluyes ont retardé les semailles et causé quelques dégâts. On a eu ensuite une belle automne ; il pleuvait du temps des vendanges qui ont été précoces. La bize a commencé à se faire sentir aux environ de la Saint-Martin, quelques gelées par intervalle ; le 24 novembre bize froide et gelée toujours en augmentant, avec de la neige qui a beaucoup de consières. Le 14 un peu de pluye qui a gelé pendant la nuit, qui a causé aux arbres un mal inconcevable par la quantité de givre qui y était attaché, qui a couché et rompu beaucoup de branches et même des arbres entiers. Il avait tellement verglacé qu'il était impossible de se tenir. Le froid encore plus rude qu'auparavant a augmenté en un tel point qu'il a surpassé celui de 1709 de deux degrés. De tems en tems de neige avec des bizes des plus rudes. On a passé par le Rhône pendant plus de quinze jours même avec des charettes ; le plus grand froid sur la fin du mois, la veille du jour de l'an, la veille des Rois. (…)" (Registres paroissiaux de Les Haies)

"Dans le mois de décembre 1788, le thermomètre est descendu à 17 degrés et demi au dessous de la glace, le froid s'est soutenu dans ce degré de rigueur pendant tout le mois. (;;;)" (Registres paroissiaux d'Albigny)

"La fin de l'année 1788 a étée remarquable par un froid continuel et très rigoureux, depuis le 10e novembre ; la Saône et le Rhône ont été gelés ; les arbres dans la montagne ont été très endommagé par du verglas dont la pesanteur a cassé des branches qui avoient plus de six pouces de diamètre. Le thermomètre est descendu le 31 décembre à 16 degrés 1/3 au dessous de la glace, étant exposé au nord dans la maison de La Chaux de cette paroisse. Le blé vaut 7 francs ; il est défendu de sortir du bois, du charbon et de la farine de la ville de Lyon parce que les deux rivières qui l'aprovisionnent n'ont pu fournir ni dans l'automne par défault d'eau ni dans l'hyver par rapports aux glaces. Les moulins d'eau ne peuvent moudre, de sorte que les pauvres ouvriers de Lyon auxquels le travail manque encore sont dans la dernière misère. Ce jourd'hui 7 janvier 1789 le thermomètre est encore à 12 degrés au dessous de la glace. De mémoire d'homme on ne se rappelle d'avoir eu un hyver aussi constamment rigoureux. C'est peut-être parce que l'hyver précédent a été des plus doux et des plus courts." (Registres paroissiaux de Lentilly)

"Nota qu'en 1714 il est écrit sur pierre à Saint-Rambert qu'on passa à pied sec de Saint-Rambert à l'Isle-Barbe et que le jour de Saint-André, 30 novembre 1788, nous avons passé dudit Saint-Rambert à ladite isle à pied sec ; nous écrivons du 8 décembre, les eaux sont si rare qu'on défend de sortir les farines de Lyon, que la Saône gelée empêche le foin, les bleds et bois etc. ne peuvent alimenter la ville ; toutes provisions de première nécessité sont portées à un très haut prix. Les bleds valent en campagne 7 l. le bichet et les vins 10 à 12 l. l'ânée à la foire des rois dudit an 1789. Le froid a été très grand pendant tout le mois de décembre ; grand verglas, personne n'a pu travailler les terres ni les carrières. La farine se vend 8 l. le bichet, bien que le pain ne se vende que 2 s. 3 d. la livre. (…)" (Registres paroissiaux de Saint-Cyr-au-Mont-d'Or)

"Nous avons eu cette année 1788 la grêle le 13 juillet qui jointe à un petit animal que l'on peut appeler petit anneton, parce qu'il en a la forme et qui a rongé nos vignes, nous a emporté un bon tiers de la récolte du vin. Cette même année il a fait un froid des plus longs puisqu'il a duré depuis le milieu de novembre jusqu'au 1e janvier 1789. Il a été aussi des plus rigoureux : la Sonne et le Rhône ont été passés sur la glace qui a été sur la Sonne de quatorze pouces d'apaisseur. Le dégèle du Rhône arrivé le 14 janvier 1789, a causé les ravages les plus affreux. Tous les moulins, bateaux ou artifices qui étoient sur le dit Rhône ont été ou emportés ou calés à fond, ou considérablement endommagés, ainsi que le pont appelé Morand, qui éprouve quelques échèques dans ses éperons. Le dégel sur la Sonne arrivé le 17 janvier a causé les mêmes ravages ; le pont appelé de Serin a été emporté et le pont dit de Saint-Vincent a seulement éprouvé quelques dommage." (Registres paroissiaux de Pouilly-le-Monial)

"L'hiver a commencé très rude depuis les environs de la Saint-Martin. Les 23-24-25 décembre de cette année 1788 ont été remarquables par le froid rigoureux qu'on a éprouvé, puisque le thermomètre est descendu de trois degrés et de trois-quarts de plus qu'en 1709. Tous les moulins ont été arrêtés par les glaces et on a souffert de l'hiver le plus rigoureux et le plus terrible. Le froid fut maintenu jusqu'au 1er janvier suivant, presque toujours dans le même degré et a été tel qu'on a mesuré des glaces sur la rivière de Bèbre dont quelques unes avaient 35 pouces d'épaisseur. Les habitants de cette paroisse ont cruellement souffert, surtout les pauvres qui manquaient cruellement de bois et ne pouvaient aller en chercher craignant de mourir de froid dans les neiges." (Registres paroissiaux de Saint-Clément-la-Montagne)

"L'hyver le plus rigoureux que l'on ait vu, mémoires d'hommes, qui avoit commencé en 1788 et qui n'a fini qu'en janvier de cette année, a gelé une partie assez considérable des vignes de la France, à laquelle s'est de plus joint beaucoup de grêle, ce qui a rendu la récolte en vin des plus médiocre car celle du bled a été passable. (…)"(Registres paroissiaux de Pouilly-le-Monial)

"L'hivers a été des plus rigoureux qu'on ait jamais vu, il a commencé à se faire sentir le 15 novembre, la rigueur du froid a surpassé la rigueur des hivers 1709, 1765 et 1766 qui furent extrêmement froids ; beaucoup d'arbres fendus, la moitié des châtaigniers a péri et presque tous les marroniers, les vignes ont été grandement endommagés en plusieurs endroits. Si les blés n'avoient pas été couverts de neige, ils auroit été en grand danger. Il a soufflé un vent de bize des plus véhéments et des plus froids qui a tellement introduit le froid dans les bâtiments qu'il a gelé partout, même dans les caves ; les burettes gèlent à l'église pendant la messe, on a vu aussi le vin geler dans les calices ; on a vu tomber des pluyes de glaces. Plusieurs oiseaux ont péris, on a trouvé des gelés, d'autres ayant les pattes gelées ; les rivières sont toutes gelées ; le rhône qu'on avoit jamais vu gelé l'est d'un bout à l'autre, on passe sur la glace et on le traverse ; tous les moulins sont arrêtés et la farine manque de tout côté. Si monsieur Rey, lieutenant de police de Lyon, n'avoit pas eu la sage précaution de faire venir de la farine de Chalon, de faire à grand frais casser la glace des moulins et de faire conduire par charettes du charbon de pierre de Rive-de-Gier à Lyon, la moitié des citoyens de ladite ville serait périe de faim et de froids ; les habitants de la campagne étoient à la dernière misère, si le dégèle n'étoit pas arrivé au tems où il est venu, faute de farine. Les glaces ont fait beaucoup de mal dans leur débâcle, des ponts emportés, des bateaux, des moulins, des bains, des plates, ets. On évalue à plusieurs millions le mal fait en France par les glaces. Cette année à jamais mémorable, soit par son hivers, soit par la cherté des choses, le froment vaut et a valu toute l'année 9 l., le seigle 7 l., le vin 20l. l'ânée, le beurre 10 sols, le fromage 8 s., soit enfin par la Révolution (…)"(Registres paroissiaux de Saint-Sorlin)

"L'hivers a été si long et le froid si vif, qu'aucun homme ne se rapeloit d'avoir vu un tel hivers ; le froid commença le 24 novembre 1788, fut si excessif le 31 décembre 1788, 5 et 7 janvier 1789 qu'il surpassa les hivers de 1709, de 1728, 1740 et 1766 ; le dégel arriva subitement le 13 et 14 janvier 1789 ; les rivières débordèrent et plusieurs personnes furent noyées ; on avoit traversé le Rhône sur la glace, ce qui n'étoit pas arrivé depuis 1697." (Registres paroissiaux de Brussieu)

"Nous avons eu cette année l'hyver le plus froid et le plus rigoureux qu'on aye vu de mémoire d'hommes, même les plus âgés au point que les thermomèttres sont descendus cinq degrés au-dessous du froid de 1709. Il a commencé le 25 novembre de cette année 1788 par des gelées si violentes que la Saône, le Rhône, la Loire toutes les rivières navigables ont été arretées et toutes les communications jusqu'au 25 janvier ; les bords de la mer même glacés. La sécheresse commencée au mois d'octobre et qui a accompagné le froid a été cause aussi que l'on ne pouvoit moudre et que le pain a manqué, même ché les boulangers, pendant une quinzaine de jours, ce qui a occasionné beaucoup de misères, comme le défaut de bois dans les villes surtout et dans les campagnes, tout le monde ayant été surpris par cet hiver précoce et vigoureux. Beaucoup de personnes sont péries par le froid. La débâcle des glaces qui avoient jusqu'à 18 pouces et 20 d'épaisseurs, ont entraînés des ponts sur les rivières de la Saône et de la Loire, des villages entiers submergés." (Registres paroissiaux de Chiroubles)

"L'hyver a été très rigoureux. Le froid a commencé le 20 novembre 1788 et a tous les jours augmenté jusqu'au 13 janvier, à l'exception du jour de Noël que l'on crut être arrivé au dégel, et de deux autres jours où il tomba de la neige. Le vent du nord qui domina pendant tout le temps à la suite des brouillards qui avoient tenu pendant 15 jours au moins et qui avoient occasionné une épidémie connue sous le nom de Brienne, ne permettoit presque aucune communication d'une paroisse à une autre. Les chemins remplis de glace étoient impraticables et causèrent beaucoup d'accidents. La farine devint si rare même dans les villes, que le dimanche 4 janvier, M. le lieutenant général de Villefranche et M. le procureur du Roi firent perquisition dans les maisons de Saint-George et firent enlever, au profit de leur ville, 14 sacs de farine qu'ils payèrent et qui n'étoient pas absolument nécessaires aux propriétaires. M. Rey, lieutenant général de police de Lyon, fit des prodiges en procurant du pain à cette ville et 800 bennes de charbon de terre qui arrivaient tous les jours. Le Rhône et la Saône gelèrent dans le courant de décembre et les glaces ne partirent que le 17 janvier depuis midy et demi jusqu'à 4 heures, ce qui fut répété au départ des glaces de Mâcon le 18, 19 et 20. Le pont de Sereins fut entièrement emporté, ainsi que tous les moulins qui étoient sur le Rhône, à l'exception de deux et plusieurs plattes, malgré toutes les précautions. On n'a pas idée du ravage que le dégel occasionna et cet hiver a surpassé celui de 1709. Il y eu beaucoup de malades et de morts." (Registres paroissiaux de Charentay)

"Froid horrible pendant tout le mois de décembre, les premiers jours de janvier les glaces de la Saône ont entraîné un pont à Lyon et celles de la Loire ont endommagé tous les moulins jusqu'à Roanne." (Registres paroissiaux de Sainte-Colombe-sur-Gand)

"Il n'y a rien dans cette année de remarquable si ce n'est un froid excessif ; il est peu d'endroit dans cette paroisse où la gelée n'ait pénétré ; aux approches des fêtes de Noël, les puits ont glacé au point qu'on était obligé de casser la glace avec des perches." (Registres paroissiaux de Chevrières)

 "La terre étoit gelée de 28 pouces au cimetière" (Registres paroissiaux de Saint-André-d'Apchon, inhumation du 8/01/1789)

"En 1789, l'hiver fut un prodige de surprise à tous les hommes qui purent se défendre ses redoutables et morteles influences tant il fut rigoureux. Beaucoup en sont péris. Les flux de sang, les maladies épidémiques et contagieuses devinrent général tant dans les plaines que sur les montagnes et encore plus dans les villes." (Registres paroissiaux de Saint-Priest-la-Prugne)

"Il faut observer qu'en 1789 le froid a été plus vigoureux qu'en 1709 que les blés gelèrent. Le froid a commencé le 18 novembre 1788 et a toujours continué de plus en plus jusques au 14 janvier suivant. La nuit la plus froide est celle du 9 au 10 janvier, on a passé la Loire sur la glace depuis le 30 décembre jusques au 14 janvier que le froid diminua. Les glaces partirent de la Loire la nuit du 14 au 15 et firent un dégât affreux. Elles avaient 16 à 17 pouces d'épaisseur ; il s'en arrêta au moulin Sugny environ 12 pieds d'hauteur, sur la largeur des paquiers, il s'en fit autant près du domaine de l'Isle de sorte que le chemin du port Colomb à Feurs fut clos par la glace pendant plus de 8 jours. Ce départ de glace emporta les ponts et planches qui estaient sur les rivières, surtout celles sur Lignon, depuis Boën jusqu'à la Celle." (Registres paroissiaux de Cléppé)

"Les grêles de juillet 1788 ayant anéanti les récoltes, l'hiver de 1789 fut doublement dur par la rigueur du froid et le manque de grains. Le peuple, au moment des élections, était ému par le ressentiment des souffrances que lui causait la disette. Il l'attribuait à des accaparements dont il désignait les auteurs qui appartenaient, selon lui, à la classe privilégié." (Archives départementales de la Loire, C35)

 

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